03/09/2014

Ma journée avec Hendrik Kelner ( 2e partie ) Davidoff

 Lien pour la première partie.

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Davidoff République Dominicaine.

ED : « Est-ce que la cape ‘Yamasa’ a évolué depuis les tous premiers modules ? ».

HK : « Oui, bien sûr. A l’époque, la terre était difficile à travailler, en raison d’une acidité trop grande (Ph très bas). Pour neutraliser ces effets, nous y ajoutions du calcium pour équilibrer son Ph. Mais ça demandait beaucoup de temps avant que tous les paramètres biochimiques de la terre soient profitables à la croissance de la plante. Lors des toutes premières récoltes, nous récoltions souvent de petites et épaisses feuilles, leurs structures cellulaires étaient moins ouvertes et cela posait aussi des problèmes de combustion. D’où la production dans un premier temps de petits modules. (Sachez qu’une belle feuille de cape demande à être très grande et très fine pour convenir esthétiquement à un beau cigare).Il nous a fallu nous perfectionner dans nos méthodes de production et apprivoiser ce terroir afin qu’il produise des feuilles plus développées et plus souples à la fois ».


ED : « Comment se fait-il qu’Arturo Fuente, bien avant Davidoff réussit à produire un puro dominicain qui n’est autre que l’Opus X ? ».

HK : « La patience, le travail et l’évolution ! Notre terre était brute comme un cheval sauvage, il nous a fallu plus de temps pour la dresser pour quelle puisse produire de bonnes feuilles de cape. La seule explication, c’est qu’Arturo Fuente produisait ces feuilles sur un terroir plus adapté au nôtre ! La terre Yamasa est d’une composition faite de sable et le calcium avait tendance à rentrer trop vite dans la terre, de ce fait le tabac ne prenait pas à certains endroits. Donc pour mieux préparer les terres, nous devions nous y prendre 2 mois à l’avance pour y ajouter du calcium sous forme de chaux, 1 mois avant et une semaine après la récolte des feuilles, pour que le Ph se stabilise entre 6 et 7, mais ce calcium a aussi d’autres propriétés dont celui de bloquer l’aluminium néfaste à la plante. Dès les premières récoltes, le tabac ne poussait pas uniformément car la chaux était répandue manuellement, il nous a fallu moderniser et mécaniser ce procédé pour la pulvériser sous forme de poudre afin que les terres reçoivent équitablement les bonnes doses. Et c’est à ce moment-là que la terre fût enfin stabilisée, mais uniquement après la 3erécolte ! C’est très joli à voir ce linceul blanc de chaux qui recouvre les terres en cette période ».

ED : « Mais, pourquoi avoir choisi cet endroit ? ».

HK : « J’ai choisi cette terre de Yamasa en fonction de son climat particulier, son hygrométrie assez haute emmenée par les vents de l’Est, ‘les alizés’ soufflent sur les marais non loin de là et transportent cette humidité constante sur nos terres. Cela a pour effet de produire des feuilles de tabac avec une structure cellulaire plus ouverte moins serrée qu’au début. Voici l’explication : quand la feuille commence à sécher une fois récoltée, le processus de vie de la feuille s’arrête en temps normal. Mais grâce à l’humidité importante qui règne dans cette région, le cycle de vie de la feuille perdure pendant un moment lors de son séchage ».

ED : « Que se passe-t-il chimiquement pendant cette opération de séchage ? ».

HK : « Lorsque la feuille passe du vert au jaune, des premiers changements s’opèrent chimiquement au sein de la feuille par une transformation des  hydrates de carbone en sucre. Quand la feuille meurt, il y a oxydation des phénols. Sans entrer dans des explications trop compliquées que seul un chimiste expérimenté comprendrait ! Pour faire simple, ces phénols, cette molécule aromatique est séparée par une membrane très fine, quand la feuille meurt cette membrane se met en contact ! La couleur passe de jaune à marron et c’est à ce moment-là que les saveurs commencent à se développer. La même chose se produit sur un fruit, quand celui-ci est vert, il n’a pas ou très peu de goût, mais tout doucement le fruit murit, sa membrane se colle, le fruit change de couleur et le goût apparaît miraculeusement ! La feuille de tabac est comme ce fruit d’une certaine manière, elle doit être mûre pour développer ses phénols. Par exemple un fruit qui tombe sur le sol active ce même processus, à l’endroit du choc, les phénols oxydés et l’acide phénolique entre en contact et le murissement s’accélère ! C’est une manière d’expliquer comment la feuille de tabac réagit au séchage. Par contre, il faut savoir arrêter ce processus à temps ! »

ED : « Oui, mais comment savez-vous quel est le bon moment ? ».

HK : « La dernière partie de la feuille à sécher est sa nervure centrale, dès son séchage complet, elle détermine la fin du ‘process d’exsudation’. Un autre élément visuel pour le vegueros concerne la position des  perches sur  lesquelles les feuilles sont attachées, celles-ci remontent progressivement vers le haut afin de laisser la place aux feuilles plus vertes et plus récentes vers le bas, une fois tout là-haut vers le faîtage de la ‘casa del tabaco’, elle confirme qu’il est temps de les retirer. A ce moment-là, tous les échanges biochimiques intrinsèques terminés et stabilisés ne bougeront plus ! Par contre plus la feuille est épaisse, plus elle a du corps et plus il y aura d’humidité dans le rancho. L’oxydation sera beaucoup plus complexe et sa couleur deviendra plus sombre vers des teintes maduro/oscuro.

Toutes ces découvertes sont généralement issues d’accidents heureux. Prenez par exemple le tabac de Virginie (tabac à cigarette). L’histoire de ce tabac à la couleur si singulière remonte au 18edans l’état du même nom. En ce temps cette région souffrait d’un climat trop humide. Pour résoudre ce problème, les ‘casa del tabaco (maisons de séchage) devaient  être chauffées artificiellement avec des braises pour sécher les feuilles et évitez qu’elles ne pourrissent. Ces braises que l’on mettait dans un trou creusé généralement au milieu du bâtiment, dégageaient une source de chaleur qui devait être constamment maîtrisée durant toute la nuit, une tâche ingrate souvent confiée à des esclaves. Mais un jour l’un d’entre-eux chargea plus qu’il n’en fallait cette fosse en braise, sûrement  pensait-il s’être débarrassé de cette corvée afin de gagner quelques heures de sommeil ! Grosse erreur ! Cette manipulation hasardeuse permit une montée trop rapide de la température et donc un séchage inadéquat. Au petit matin, quel fût la surprise pour le ‘maître’ en découvrant la couleur jaune de ses feuilles !

Cette esclave évita pourtant une punition exemplaire pour avoir gâché toute une récolte.

Eh oui ! Etonnamment ces feuilles rencontrèrent un véritable engouement lors de la vente la semaine suivante, ainsi le paysan réussit tout de même à vendre sa production 4 fois plus chère qu’à l’accoutumer. Personne ne connaissait cette couleur si jaune et  n’avez vu quelque chose de semblable ! Avec ce goût si particulier, très douceâtre et légèrement suave qui offrit à la filière du tabac de nouveaux horizons aux USA. Comme quoi une erreur peut parfois aboutir sur une étonnante découverte ! 

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Hendrick Kelner.

ED : « Alors que s’est-il passé cette nuit-là ? ».

EK : « Le processus de séchage trop chaud et trop rapide a stoppé l’oxydation naturelle de la feuille verte ‘la chlorophylle’ vers le marron ‘ la carotène’, en fixant sa couleur au moment où elle commençait à jaunir. Au même moment les hydrates de carbone contenus dans la feuille sont devenus sucre (En temps normal ce sucre perd de son pouvoir et s’estompe progressivement pendant la phase de séchage de 40 à 45 jours pour le tabac noir). Mais pour le tabac de Virginie ce cycle se réduit à 3/ 4 jours de séchage dans des séchoirs modernes, au gaz pour la plupart et régulés automatiquement. Ils obtiennent un tabac plus doux que le tabac noir, plus adapté pour aux fabricants de cigarettes.

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Tabac de Virginie.

La ‘capa verde’, la cape verte rejoint à peu près le même développement évoqué ci-dessus. Sauf que dans ce cas, on n’attend pas que la feuille change de couleur, elle est séchée encore plus rapidement pour fixer sa couleur verte. Ici ce processus se réduit à une cinquantaine d’heures. La feuille verte n’a pas eu le temps de transformer ses hydrates de carbone en sucre, le goût est donc bien différent du tabac de virginie qui se traduit par un goût insipide très végétal comme de l’herbe. Cela n’apporte rien gustativement, c’est juste un effet de mode de fumer un cigare de couleur verte ».

les cigares selon edmond_davidoff camacho verde.jpgED : « Comment déterminez- vous le moment juste pour commencer la récolte? ».

HK : « Pour le vin, lorsque les vendanges approchent, le vigneron peut mesurer la teneur en sucre du raisin avec un instrument appelé réfractomètre. Cet outil de mesure détermine la concentration en sucre dans un liquide par réfraction de la lumière, ce qui permet au vigneron de commencer les vendanges au meilleur moment. Mais pour le tabac, c’est bien différent ! Aucun instrument savant ne peut nous aider ! Mais avec de l’attention et de l’observation, et cela en parfaite adéquation avec la nature nous comprenons chaque message qu’elle nous suggère à chaque nouveau cycle de sa croissance. Chez nous, nous attendons le tout dernier moment, lorsque la feuille de couleur s’éclaircit vers un vert un peu plus plus clair pour commencer la récolte. Ce signe, c’est la plante qui le décide, il faut simplement comprendre et respecter cette nature. Comment ? Eh bien, avec une présence permanente de tous les jours dans les plantations, vérifier, décoder tous ses petits signes. La feuille d’une certaine manière nous parle. Elle doit se détacher sans résistance, sans effort de sa tige centrale ! Avec un petit bruit, un petit claquement bref ! Ce son si singulier se répercute au travers des champs de tabac comme une véritable musique, c’est unique et très beau à entendre ! Par contre si vous essayez de retirer une feuille pas encore mûre, le pétiole (la queue) se déchirera de sa tige principale. Une métaphore que j’aime partager est celle-ci : ‘Après avoir changé de couleur, la feuille se prépare à un long voyage en tirant sa révérence. Lourde, elle se penche vers la terre comme dans un ultime soupir et lui murmure un merci de l’avoir si bien nourri. C’est fini, je peux m’en aller maintenant’ ».

ED : « Comment procédez-vous ensuite ? ».

HK : « Nous commençons par les feuilles basales du plant (les feuilles du bas), ce prélèvement minutieux est toujours effectué par paires, car celles-ci ont mûri ensemble ! Après 3 à 4 jours on recommence l’opération avec une autre paire de feuilles et cela jusqu’au sommet de la plante. Certains peu soucieux de la qualité et surtout pour gagner du temps, récoltent 4 feuilles en même temps pour minimiser le travail et ainsi augmenter leur rentabilité. La récolte par paires est plus contraignante, plus chère et plus longue, mais beaucoup mieux pour la qualité ! »

ED : « Y a-t-il une taille réglementaire de la plante qui s’impose dans toutes les cultures de tabac noir ? ».

HK : « Non ! Cela dépend de plusieurs choses dont la génétique de la semence. Quand la fleur commence à sortir, c’est comme pour l’adolescente qui vient d’avoir ses menstruations en devenant femme, sa croissance s’arrête à la suite de cet évènement. Pour le tabac, c’est un peu la même chose, certaines semences donneront un plant plus petit ou plus grand selon le moment où la fleur apparaît (les menstruations pour la femme), ça c’est le génome de la plante qui le détermine. Il y a des pratiques de culture où on élimine très tôt la fleur d’où certaines conséquences pour la plante, l’essentiel de son existence est de perpétuer les  prochaines générations. La plante est programmée dès sa naissance pour produire la meilleure semence contenue dans la fleur, en la retirant trop tôt celle-ci se venge et produit des fils non désiré en partie basale qui seront dévastateurs à la toute première pousse qui sera délaissée nutritivement au profit de ses fils ! D’où la nécessité de les éliminer très rapidement sur chaque plant. Cela peut engendrer à l’ensemble de la plantation un travail supplémentaire non négligeable et des répercussions très importantes sur la rentabilité de la récolte si ça vient d’une erreur d’appréciation du veguero. Pour certaines cultures, on peut faire le choix délibéré d’éliminer que très  tardivement la fleur, comme pour les feuilles de cape du Connecticut par exemple, en laissant la plante nourrir la fleur, les feuilles s’appauvrissent et produisent une texture plus fine et légère en goût, idéale pour les feuilles de cape. Par contre, si on veut plus de puissance et de corps, on élimine le bourgeon très tôt ! Afin que la plante nourrisse et produise en priorité les feuilles, celles-ci seront plus petites et plus grasses. Dans les plantations d’Estelli au Nicaragua, ce goût plus intense vient directement de ce choix, chez eux ils choisissent de stopper la croissance de la plante très tôt pour ne récolter que 12 feuilles contre 16 en République Dominicaine. Le goût nicaraguayen provient principalement de ce choix, offrant un goût plus brut et intense très apprécié par de nombreux amateurs.

Une chose est la génétique et l’autre la culture. Mais un autre facteur déterminant concerne le climat ! Pas assez de pluie, la plante se sent stressée, elle se dit « Je vais crever ! » Pour sa survit elle sort ses fleurs plus tôt avant qu’il ne soit trop tard pour elle, mais elle ne produit pas assez de feuilles. Cette année en 2014, nous avons subi une sécheresse exceptionnelle en Rép. Dom, les plants n’ont pas produit le nombre de feuilles souhaité ! A l’inverse trop de précipitations, les fertilisants iront trop profondément dans le sol, devenant inaccessibles aux racines.

Un facteur de croissance indissociable des autres concerne la qualité nutritive de la terre. Celle-ci s’épuise très rapidement par la culture du tabac. Sans cesse nous devons la fertiliser, lui apporter tous les minéraux nécessaires pour être un bon nutriment à la plante. Une carence ou un excès d’eau d’un terrain peut être aussi très néfaste, trop gorgé d’eau les racines deviennent plus petites et la plante ne se nourrit plus comme à son habitude. Il y a quelques années lorsque je suis allé à Cuba visiter les plantations en tant que touriste (petit sourire) Dans l’une d’elles je me suis aperçu que certaines zones poussaient de manière sporadique, très vite j’en compris l’origine. En effet, le système d’irrigation n’était pas uniforme, certains plants recevaient trop d’eau et d’autres pas assez. Discrètement, je me suis permis de le signaler au veguero. D’abord étonné et intéressé ensuite par mes conseils, il m’interpella amusé : «Toi, tu n’es pas un simple touriste ! » (Rire) 

ED : « Qu’est-ce qui fait cette différence entre le tabac Cubain et Dominicain ? D’où provient cette différence de goût ? ».

HK : « A la différence de Cuba, nous avons une terre plus acide (Ph faible)que nous devons équilibrer avec l’ajout de calcium. Par contre ce calcium qui équilibre la terre autour de 5 à 6 de Ph à aussi un effet pervers, puisqu’il  bloque l’assimilation du fer par la plante. Même si l’on ajoute des suppléments ferreux, la plante ne l’absorbe pas comme il faut. A Cuba, la terre est riche en fer et son Ph est naturellement beaucoup mieux équilibré que le nôtre».

ED : « Qu’amène le fer de si important dans la perception des saveurs ? ».

HK : « Le rôle du fer dans le cigare apporte plus de persistance dans la dégustation, c’est ce qui différencie principalement le goût cubain avec celui du tabac dominicain. Dans la zone de partido à Cuba la terre est très rouge, très riche en fer et d’un ph neutre. En république Dominicaine à part la terre de Yamasa qui est une zone de culture expérimentale, à part des autres, le reste des cultures traditionnelles Dominicaines sont moins riches en fer. Par exemple pour la création des cigares Millénium, nous avons trouvé une région proche des montagnes, plus au centre, une terre moins acide et mieux équilibrée naturellement en fer,  cette terre permet d’offrir aux dégustateurs des mélanges de tabacs  plus persistants. Une sensation appréciée en général par les fumeurs de cigare Cubain ».Tous les ans à Yamasa, nous mesurons le Ph pour s’assurer qu’il ne tombe pas à 6, mais qu’il reste sur une valeur plus neutre comme 7. (Voir tableau sur le Ph ci-dessous pour comprendre les différentes valeurs d’acidités) ».

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ED : « Que se passe-t-il, si au contraire la terre contient trop de fer ? ».

HK : « S’il y a trop de fer le tabac devient trop épicé et trop poivré, à Cuba cela donne un goût de bois ».

ED : «Pourquoi avoir choisi cette région de Yamasa pour produire de nouveaux tabacs ? ».

HK : « Cette région que nous qualifierons d’expérimentale offre un sol d’une qualité rare en Rép. Dom grâce aux montagnes environnantes qui nous apportent naturellement son lot de minéraux dont nous avons besoin grâce aux pluies et aux ruissellements. De l’autre côté des montagnes on trouve des exploitations minières d’or, de fer, de cuivre et de nickel, bien sûr suffisamment loin pour ne pas nuire à nos plantations. La présence de ces mines atteste de la richesse exceptionnelle de cette région. Cette terre de Yamasa, nichée au pied de ses montagnes est une bénédiction de la nature pour produire des tabacs toujours meilleurs ».

ED : « Y a-t-il un autre élément pouvant nuire aux saveurs ? »

HK : « Trop d’aluminium dans la terre a aussi une influence non négligeable qu’il faut aussi surveiller ! Mais un autre facteur sur la qualité du tabac est bien entendu la fertilisation à base de produits naturels dont le soja par exemple ».

ED : « Comment du soja ?

HK : « Ce soja réduit en poudre provient essentiellement du Brésil, plus précisément ce sont les résidus de la filière de production d’huile de soja d’Amérique du sud. La particularité de sa provenance, c’est qu’elle contient encore une quantité infime d’huile très intéressante pour la qualité des feuilles. Bien plus bénéfique que le soja américain beaucoup trop raffiné, trop pauvre ! Nous pourrions aussi utiliser directement les graines broyées, mais les coûts de fertilisation exploseraient bien évidemment. Cette huile a un effet direct et visuel sur la feuille en lui apportant une plus belle brillance !

En Ecuador, ce n’est pas le soja mais les résidus de la transformation du coton qu’on utilise pour la fertilisation. La chaux, le soja stimule la microbiologie en facilitant l’assimilation de tous les composants nutritifs à la plante. On y ajoute aussi du potassium, du phosphore et aussi un peu de magnésium. Ce magnésium influence la combustion du cigare par une couleur de cendre plus blanche. Dans cette alliance calcium/magnésium, le calcium donne de la tenue à la cendre, sa densité et sa friabilité. Si pendant la phase de curation des feuilles, il y a trop de magnésium ! La feuille reste trop verte, ne mûrit pas et ne sèche pas. Pour la couleur de la cendre cela dépend aussi de la structure cellulaire de la feuille, (plus serrée = plus sombre) et (plus ouverte = plus clair) ».

ED : « Y a-t-il un composé chimique extrêmement nocif à la plante et quels sont les effets ? ».

HK : « Le premier ennemi de la plante, c’est bien le chlore !!

Le chlore empêche la combustion, beaucoup de producteurs connaissent ces effets dévastateurs sur la plante, mais peu comprennent exactement cette biochimie complexe. Voici ce que je peux expliquer simplement pour que vous compreniez, le tabac comme le raisin contient des acides (citriques et maliques). Et ça, ce n‘est pas bon pour la combustion et le goût. Pour annuler ces effets, nous ajoutons du potassium ! Dans le résultat de ses échanges moléculaires de potassium avec les autres atomes (citriques/ maliques) se créent de nouvelles molécules appelées ‘sels organiques’ qui eux seront combustibles. Mais ces nouvelles molécules fragiles ne supportent pas le chlore ! Ce chlore au contact des ‘sels organiques’ sépare à nouveau la molécule en 2 parties, le potassium d’un côté et les acides de l’autre. Ces effets seront néfastes à l’aromaticité de la feuille, s’illustrant par un mauvais goût en bouche et une combustion très difficile. C’est une des raisons majeures qui influence la saveur d’un cigare produit au Honduras, au Nicaragua, en république Dominicaine, à Cuba, etc…

ED : « Concernant l’eau utilisé pour l’irrigation du tabac, d’où provient-elle ? ».

HK : « Cette eau provient essentiellement des puits et des cours d’eau, mais comme pour la terre, l’eau est aussi très acide. Cela n’était pas sans conséquence dans le passé, surtout pour le traitement des plantes contre diverses maladies à l’aide de produits chimiques, malheureusement  moins efficaces lorsque la terre est acide ! Ce qui nous obligeait à sur doser pour rendre leur efficacité.

Aujourd’hui tout a bien changé,  nous stockons d’abord cette eau dans des bassins avant d’irriguer, pendant un laps de temps déterminé afin que le ph se neutralise autour de 7, ensuite nous irriguons. Grâce à ce procédé nous avons divisé par 2 l’emploi de pesticides, et nous travaillons constamment à baisser ces doses. Une des solutions efficaces pour lutter contre ces maladies est la modification génétique des plantes, en créant de nouvelles semences (des hybrides) offrant plus de résistance aux différents parasites. Mais un hybride est stérile, il ne peut pas produire de nouvelles semences de manière naturelle par pollinisation. Chez nous, il existe un secteur de production d’hybrides, nul besoin d’être très grand puisqu’une fleur produit à elle seule jusqu’à 30 fleurs, et une fleur produit jusqu’à 40 000 semis !! Nous ne prenons pas toutes les fleurs, mais uniquement celle du haut et nous n’utilisons pas toutes les graines. Celles-ci sont triées pour sélectionner les meilleures, les plus belles et les plus grosses qui représentent seulement 30% de cette production. Le but est de concevoir des semences toujours plus résistantes.

Il faut constamment se battre contre la nature, faire des analyses d’eau, de terre afin de garantir un tabac fidèle aux orientations gustatives de la marque. C’est un travail de patience et d’abnégation au sein des cultures, la moindre erreur de jugement et une récolte peut être anéantie ».

ED : « Quelles sont les différences d’appréciation entre un cigare Cubain et un cigare Davidoff ? ».

HK : Chez Davidoff, La philosophie du goût est complètement différente des autres pays producteurs. Nous, nous recherchons une activation olfactive globale de toutes les différentes zones de la bouche. (Voir schéma ci-dessous). La stimulation Cubaine est plus linéaire, vers le fond de la bouche, mais peu sur les côtés ! Chaque mélange a un rôle à jouer pour activer une zone sensorielle plus qu’une autre à l’intérieur de la bouche.

Un cigare typiquement dans la philosophie Davidoff est bien le Notables (Puro d’Oro), un cigare d’une très belle complexité aromatique qui stimule toutes les différentes zones. Par contre si tu fumes, un Magnificos (Puro d’Oro) ou un Eminentes toujours dans la ligne Puro d’Oro, ces deux là stimuleront en priorité le fond de la bouche à la manière d’un cigare cubain, ce sont des stratégies de marché! Mais quoi qu’il en soit, dans l’ensemble nos cigares résultent d’un travail ordonnancé vers une ouverture gustative toujours plus large. Si je prends du tabac‘ San Vicente’, je sais qu’il activera les côtés latéraux de la langue ! Maintenant les Cubains se tournent vers des cigares plus suaves et plus légers, car le marché connaît une forte demande pour ce type de sensation. Alors que Davidoff fait tout le contraire, nous allons vers des sensations plus fortes et intenses ».

ED : «  Comment avez-vous procédé pour la nouvelle ligne ‘Davidoff Nicaragua’ ? ».

HK : « Pour notre cigare ‘Davidoff Nicaragua’, nous avons fait quelque chose de complètement différent, nous avons pris du tabac d’Ometepe et un tabac de Condega qui stimule les côtés de la langue de manière moins traditionnelle qu’un cigare classique du Nicaragua.

Le mélange typique d’un cigare du Nicaragua se compose souvent de tabac d’Estelli et de Jalapa (plus linéaire en bouche) ».  

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ED : « Fumez-vous parfois d’autres cigares que du Dominicain, peut-être du cubain ?

HK : « Non, non…Le seul que j’ai fumé, c’est en Russie la semaine dernière, un cigare cubain spécialement conçu pour l’événement auquel je participais !

ED : « Mais lorsque vous créez un nouveau mélange, est-ce que l’inspiration vous vient de la synthèse des différents terroirs de par le monde ? »

HK : « Après avoir fumé tant de cigares dans ma vie, je peux me passer de cette corvée ! Pour répondre simplement à cette question, je dirai qu’aujourd’hui nous faisons de la création, nous expérimentons à l’aide de nouvelles semences uniques au monde, le Davidoff 100e anniversaire a été conçu avec ce genre de tabac. Des tabacs uniques pour un goût unique qui n’existait pas avant ! La synthèse des autres terroirs ne me sont plus d’aucune utilité ».

ED : « Pourquoi certains cigares fatiguent plus que d’autres ? ».

HK : « Quand la bouche sèche, tu salives plus, la fumée se dilue dans celle-ci et tu fatigues moins ! Un ‘Magnificos’ donne envie de boire par exemple, mais un ‘Notables’ non ! Dans la même ligne de cigare comme le Puro d’Oro, tu peux avoir de grosses différences de mélange de tabacs. Ce n’est pas juste le format qui change !

ED : « Pourquoi certaines capes sont brillantes et d’autres mats ? (Question suggérée par Olivier Nehr, collaborateur de Mr Mathys)

HK : « Si la structure cellulaire est plus ouverte à cause de l’humidité, les huiles consécutives à la photosynthèse vont d’une certaine manière mieux se fixer, à cela ajoutons la petite incidence du soja. Tous ces facteurs donneront une cape plus brillante. A l’inverse, si la constitution cellulaire est trop serrée due à un climat trop sec et un séchage inadéquat les huiles essentielles sur la surface de la feuille ne seront pas en quantité suffisante pour lui donner suffisamment de brillance.

ED : « Mr Kelner, il est déjà 18h30 ! Je pense que nous allons nous arrêter là, avec regret je vous libère de cette interview, en vous remerciant pour votre disponibilité et votre générosité pour ce moment de partage, qui je l’espère, passionneront mes lecteurs. Encore merci à vous pour cette journée !

L' intégralité de l'interview se trouve ICI au format PDF.

 

 

11:52 Écrit par Edmond Dantes dans Interview | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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