20/02/2014

Interview "Patrick Blanche" ( auteur du livre El Puro )

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Edmond: Cela fait combien d'années que tu es un photographe professionnel Patrick ? Est-ce une passion qui a évolué depuis l'enfance ?

Patrick:   Cela fait une dizaine d'années maintenant que je partage mon temps entre le reportage, presse et l'édition, et un travail de maquettiste freelance. La photographie, finalement, s'est imposée progressivement dès mes premiers voyages en Europe. Une manière de partager son voyage et certaines expériences avec mes amis au retour. Une école de photoreportage m'a alors  permis de concrétiser cette passion, en vivre un peu d'abord, puis pas mal ensuite (vente de sujet complet texte et photos). 

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Edmond: Concernant ce livre "El puro" que tu publies en tant qu'amateur de cigares. Fait-il partie pour toi d'un parcour initiatique dans le sacro- saint du cigare ?   

Patrick: Cela va peut être te paraitre étrange mais ce livre n'est pas vraiment un livre sur le cigare. Tout commence après avoir terminé un long travail de portrait en noir et blanc, en moyen format, de l'homme au travail à Cuba.

voir le lien : http://www.imagesdailleurs.com/fr/galeries/cuba/synopsis.html

Après avoir sillonné l'île de bout en bout, tantôt chez les charbonniers ou les ouvriers du train, tantôt chez les cireurs de chaussures ou les musiciens ambulants, je suis retourné à Santiago de Cuba chez une famille chez qui j'allais tout le temps. Entre temps j'avais découvert les joies du cigares, pas ceux des grandes marques pour l'export, mais les cigares que les cubains se procurent grâce à leur carnet de rationnement.

Je me dis qu'il serait finalement intéressant de trouver un lien entre les cubains et ces cigares populaires, non pas en sillonnant toute l'île encore une fois, mais ce quartier qui m'était si cher.

Je dis "qui m'étais" car cela fait 10 ans que je ne vais plus à Cuba. Une trame de départ qui va m'amener vers un travail sociologique. Cette fois-ci mon regard ne se pose plus sur la matière des ateliers et des usines, mais sur des visages. Chaque jour pendant un mois entre 15h et 20h, je pars à la rencontre des gens. Il s'agit de raconter Cuba à travers un quartier avec comme prétexte le cigare. Soit je rencontre le fumeur, soit un visage m'interpelle et je m'engage vers un échange en offrant d'abord un cigare. Chaque portait est une rencontre, jamais une photo volée. Je vais alors rencontrer des gens qui me raconteront leur histoire : des candidats à l'exil, des vendeurs de langouste clandestins, des anciens guerilleros, les musiciens au talent exceptionnel... plus d'une centaine de rencontres puis viendra alors l'idée d'en faire un livre, mais cela est une autre histoire. 

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Edmond: En quelque sorte, un travail en totale immersion ! Ah, c'est fameux cigare à 1 peso que j'aimerais aussi goûter lors de mon prochain voyage à Cuba, sont-ils si emblématiques de Cuba, Hemingway en parlait comme sa madeleine de Proust ! C'est une bonne approche que tu as faite là auprès des Cubains, tu aurais pu appeler ces rencontres " J'irais fumer un cigare chez vous", est ce difficile de travailler à Cuba en tant que photographe ? Y a-t-il de la méfiance auprès des autorités ? 

Patrick: Oui c'est un travail en profondeur. Evidemment je suis un touriste comme tous les autres mais le tourisme "classique" m'ennui très rapidement.

Pas cher en effet ces petits cigares cubains, et vraiment sympa. Nous ne sommes pas dans le raffinement et le goût incomparable des Hoyo de Monterey ou autres Magnum 48, mais c'est pas mal non plus. Goût presque fruité et sucré, souvent ! Chaque petite ville en produit. Ceux de Baracoa, à l'extrême Est de l'île, bagué "Cacique" sont très bon, mais il y en a des dizaines de marque comme cela dans le pays. Du coup on a vite fait d'en fumer 10 par jour.

Concernant les conditions de travail en tant que photojournaliste, cela c'est détérioré. Lors de mon premier séjour en 1996, le gouvernement cubain se devait d'ouvrir progressivement le pays au tourisme, afin de relancer tant bien que mal son économie sinistrée.  Les cubains soumis aux pires privations venait  de se réfugier dans les ambassades puis vint le drame des balseros...  Un pays ou les gens vous disent : "chaque matin, dès que nous nous levons et mettons un pieds par terre, nous sommes déjà dans l'illégalité", humour toujours un peu excessif à la cubaine certes, mais c'est un peu ça, évidemment cela laisse dubitatif.

Dans un contexte ou le touriste devient roi, il semble facile de travailler à la seule condition de ne pas de faire repérer. Tant que le gouvernement à l'impression que vous êtes une bonne poire bon qu'àlâcher des dollars, tout va bien. De toute façon dans ce genre de pays géré par une poignée de cinglés, si nous sommes jugés "non désirable" on vous met dans le premier avion et un retour illico presto à la case départ. Finalement pas trop de risque !

Mais le système de délation à Cuba est si bien rodé que mon travail, après plusieurs séjours ne passait plus inaperçu. Un type qui s'entretient aussi longtemps avec les locaux et ne fume que des cigares à 1 pesos évidemment ca ne plait pas beaucoup et c'est pas rentable ! Finalement j'avais tout tout du touriste lambda et très souvent accompagné par un de mes nombreux amis cubains. A partir des années 2000 le gouvernement a souhaité reprendre la main sur le tourisme qu'il ne contrôlait plus et qui commençait à enrichir quelques entrepreneurs. Bah oui, des cubains qui gambergent toute la journée et tentent de trouver des solutions au lieu de prendre une chambre à air et se barrer sur Miami.  C'est bien dommage, les cubains commençaient à souffler un peu. L'appareil répressif s'est durci notamment à l'été 2002 lors des purges dans les quartiers populaires, afin d'étouffer les contestations, notamment les associations clandestines en faveur des "droits de l'homme". Septembre 2002 fût donc mon dernier séjour. La famille qui m'hébergeait venait d'être emprisonnée de façon arbitraire, et pour des motifs absurdes. Bref les autorités récupèrent maison et biens matériels d'une famille qui avait mis 7 ans à reconstruire sa maison avec l'aide de tout un quartier et quelques dollars venu des USA. Finalement je pris alors conscience de l'aspect tyrannique et absurde de ce régime et décidait de ne plus jamais y retourner et pourtant j'y avais passé des mois superbes et découvert enfin le cigare. Prise de position sur laquelle je ne suis jamais revenu. De toute façon il me semblait que je ne pouvait plus y travailler. Lors de ce dernier séjour, Santiago était devenue une prison et le tourisme devenu un pion à plumer. Il me fallu changer 4 fois de maison, tout était soudainement devenu interdit. Adieu Cuba !  

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Edmond:  Ta vision de Cuba égratigne la jolie carte postale que nous connaissons tous de la Havane, malheureusement ces conditions de vie sont une triste réalité pour de nombreux Cubains ! Que penses-tu des gens qui s'inquiètent égoistement pour leurs cigares si un jour le régime de Cuba viendrait à vaciller ? Je pense par exemple à la chute du mur de Berlin, ton texte colle parfaitement à cette époque, eux avaient un mur à franchir, les Cubains un océan ! 

Patrick: C'est vrai que je charge un peu ! je vais tacher d'adoucir ma plume histoire quand même, de ne pas plomber ton blog et qu'on continue à aller à Cuba fumer ces cigares divins. Comme j'ai une fuite d'eau cher moi depuis ce matin je me venge sur Castro, ahahah !

Non Cuba restera une place à part dans tous mes voyages et les gens, vraiment adorables, il faut quand même le préciser. De toute façon je voyage pour les gens. Je reviens d'un reportage en Birmanie et j'y ai vu une situation semblable donc rien de nouveau sur les ondes, les dictateurs sont des salopards.

Si le régime cubain vacille je ne sais pas ce que deviendra ce prestigieux et unique terroir : la vuelta abajo. Encore faudrait-il qu'il reste entre les mains de personnes compétentes qui en assurent la pérennité, car ces cigares sont uniques. J'ai goûté des cigares des Philippines, d'Indonésie, du Honduras, de la république dominicaine... rien à voir ou si peu.

Mais dans un contexte de mondialisation, je ne voudrais pas que les chinois fassent des stations de ski artificielles aux coeur des plantations. Derrières des vitrines ils seraient capables de déguiser les paysans cubains en Che Guevara et les touristes  repartiront à Pékin avec des hecho a mano sans sous capes, coloré en vert et signé EL CHE. Je dis ca , j'ai bien vu en Chine des "nouveaux riches" boire du Bordeaux à la paille et avec... des glaçons.

Non le tempérament cubains ne le permettrait pas et la fierté nationale prendrait le dessus, je pense. J'espère que les passionnées sauront se mobiliser au bon moment si dérive il y a. Et puis peut être que des Davidoff reviendront pour le meilleur je l'espère !

Après tout si on doit sacrifier le cigare pour la liberté des cubains tant pis pour nous et tant mieux pour eux.   

cigare-pt-4.gifEdmond: Oui, en effet nous allons penser en parfait humaniste et "Viva la Libertad" ! Sans être un éminent sociologue, nous savons que ce jour viendra tôt ou tard, "Pour qui sonne le glas" sera pour bientôt le livre de chevet de tous les dirigeants cubains. Tu as raison d'espérer que de gros investisseurs passionnés retourneront à Cuba pour notre bonheur à tous, le cigare survivra et nous survivra !, depuis 300 ans il a toujours su se montrer ferme et souple à la fois pour résister aux plus grosses tempêtes.

Et toi Patrick, quelles sont tes cigares cubains préférés ? ainsi que tes autres terroirs ? 

Patrick: Pour Cuba : Magnum 48 / Partagas D4 / Hoyo de Monterey 1 et 2 / Trinidad. Coté Indonésie très déçu, pas contre un très bon souvenir d'un cigare pyramide de la fabrique Flor de la Isabela. 

 

cigare-pt-5.gif Edmond: Flor de la Isabela, c'est un cigare des Philippines que je ne connais pas, pour le moment ! Pour les autres très bon choix, rien à dire, de grands classiques Cubain. Lors de tes voyages à Cuba, quel est ton meilleur souvenir de cigare à Cuba, peux t-être parmi ceux que tu as photographié ? ainsi que ton pire souvenir cigarophile ?

Patrick: Non les cigares asiatiques sont souvent très décevant mais ce cigares était très intéressant !

Mon meilleur souvenir reste mon premier cigare: un Roméo et Juliette Churchill. Parmi les cigares à 1 pesos: Les Caciques de Baracoa ou les Penamil de Vinales sont de bon souvenir également !

Le pire ? un faux Cohiba. une horreur ! 

cigare-pt-6.gif Edmond: Eh oui les faux Cohiba sont légion dans les Caraïbes !
Lors de tes voyages, est-il possible de déguster un bon cigare sans être apostrophé par des quidams non fumeur ? ou sa terrasse chez soi est tout de même le meilleur endroit pour fumer, tout dépend de ta consommation biensùr. 

Patrick: En Asie ou je me rend 1 à 2 fois / an pour mon travail cela ne pose pas trop de problème, sauf au Japon ou la loi est très stricte concernant les fumeurs. Il y a encore quelques années je me rendais entre amis au Cubana Café, rue Vavin dans le 14è à Paris. Mais le fumoir a dû se mettre aux normes et nous fumons dorénavant dans un "sauna" et plus de service directement en salle, donc plus aucun intérêt. Dorénavant cela se passe entre amis en appartement ou en jardin en province.

Je dois fumer, une vingtaine de cigares par an maximum. Un petit amateur donc !  

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Edmond: Tu fumes dans un "sauna" hum intéressant, est-ce une bonne adresse sur Paris que tu pourrais conseiller à quelques amateurs ? 

Patrick: et oui avec toutes ces lois anti-tabac, les fumoirs deviennent hermétiques, comme on en voit encore dans certains aéroport (des 10m2 pour 20 personnes), évidemment c'est moins drôle. Malheureusement je ne connais plus d'adresse à conseiller sur Paris. Les cigares se fument maintenant au grand air et à la campagne pour être peinard ! 

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 Edmond: Et pour les jours à venir, quels sont tes nouveaux projets photographiques ?

Patrick: Je reviens d'un long séjour en Birmanie et au Japon. Toutes les nouvelles sont sur www.imagesdailleurs.com

Il me faut maintenant rédiger mes articles pour les magazines qui m'ont fait confiance et faire valider un nouveau projet d'édition. Métier passionnant certes, mais aussi beaucoup de travail ! 

 

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Edmond: Merci à toi Patrick, de nous avoir permis de voyager et rêver un peu à tes côtés, ton métier est très exaltant, mais aussi très risqué parfois ! Ta passion nous met à disposition de fabuleux clichés qui illustreront nos fantasmes de voyage sur ces contrées lointaines. Peut-être un jour aurons-nous l'occasion de fumer un cigare ensemble ! Si tu exposes tes photos sur Genève, il y a des chances que nous nous y croisons. Je te remercie d'avoir joué le jeu de cette interview web et ainsi pus te connaitre en toute simplicité. Pour conclure, une dernière question: Quels conseils donnerais-tu à tous ceux qui désirent un jour emprunter cette voie de reporter photographe ?  

Patrick: Reporter photographe, quels conseils ?? oulala que c'est difficile à répondre. 

Bon ! donc voila :  métier passionnant, évidemment, mais aussi très difficile bien sûr. De mon côté ce qui m'a permis de m'en sortir, c'est de vendre des reportages complets TEXTE et PHOTOS (même si cette interview est bourrée de fautes), mais aussi de conserver mon activité de maquettiste, ma formation initiale.

j'alterne ainsi reportage (du grand air, du large, de l'aventure, etc...) et un travail de maquette (bureau entre 4 murs et machine à café) avec des clients réguliers : catalogue / publicité... L'avantage à cela est de faire le point après chaque voyage avec  un boulot "normal" et au calme et ainsi préparer consciencieusement le prochain séjour. Proposer aux rédactions un partenariat / commande et rentabiliser le séjour.

Mais ce métier demande de produire, mais surtout présenter son travail et de préférence aux meilleurs magazines. Surtout ne pas s'isoler indéfiniment en engageant des frais sur des voyages ou du matériel photo, sans démarchage. Montrer son travail fait partie du métier et cela prend parfois bien plus de temps que celui passé sur le terrain. Affronter la critique c'est aussi évoluer et écouter des conseils.

A mes yeux il est important de pouvoir se remettre en question, de temps en temps, mais sans perdre son âme bien sûr, bref tout un programme ! Il faut pourvoir répondre à une commande mais aussi faire un travail qui plaît.

Mais bon la passion et le travail finissent souvent par payer. 

Encore une chose pour les débutants ne pas tout lâcher au départ pour le reportage. Préserver un boulot "alimentaire " en parallèle est essentiel. J'ai trop vu de photographes s'engager sur des années, tête baissée, pour finalement s'endetter sans jamais aucune rentrée d'argent ou presque, bref de la folie ! Certains sont encore en errance au fin fond de l'Inde ou je ne sais où. Donc molo avec le mythe du "photo-reporter" !

Merci également à toi Edmond, cet entretien était très sympa. Et bon courage pour ton blog, très original ! Si je passe ou expose un de ces jours sur Genève, pas de soucis je te ferai signe. Avec un bon PURO ce sera parfait.

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Patrick Blanche
Photographe

34 rue François Bonvin
75015 Paris - France
Tel : 01.47.83.30.07 / 06.77.72.30.45

www.traditionsequestres.com
www.patrickblanche.com

www.imagesdailleurs.com

08:15 Écrit par Edmond Dantes dans Arts photos/ illustrateurs, Interview | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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